Un blog pour partager nos croyances, nos activités, notre histoire et nos engagements - un aperçu des Quakers en France.

Le groupe de Paris a l’habitude de se réunir de temps en temps, après le culte du dimanche, pour discuter d’un sujet en lien avec notre expérience de quakers. L'an dernier, j’avais proposé aux Ami·e·s d’échanger autour d’un sujet qui me tient à cœur : celui du Silence. Depuis environ un an et demi, j’ai entrepris une pratique silencieuse quotidienne qui, d’une toute petite chose, est devenue un pilier central dans ma vie, pour la paix et la joie qu’elle m’apporte. J’avais alors proposé ce thème avec un cœur plein de gratitude, tout en étant bien consciente que ce qui compte vraiment ne pouvait pas être dit…

Pour préparer une petite introduction, comme il est d’u-sage, j’avais multiplié les lectures en essayant notamment de comparer les approches de différentes traditions spirituelles. Je n’avais pas été surprise de remarquer que, si on pouvait trouver des différences de formulation et de sensibilité, le rôle clé du Silence est reconnu dans toutes les pratiques spirituelles.

Mais avant de continuer, il est nécessaire de bien s’entendre sur ce que nous voulons nommer quand nous parlons de Silence. Comme plusieurs Ami·e·s avaient fait remarquer lors de la discussion, nous vivons dans une époque où le silence est constamment fui pour être remplacé par la musique, la radio, ou la télé…, souvent en bande son de nos activités, comme s’il s’agissait d’un fardeau. Ce silence que nous fuyons est un silence d’absence, un silence qu’on subit parce qu’il est le témoin d’un manque, d’un certain type de violence, d'aliénation, qui nous éloigne de nous-mêmes et des autres. C’est le silence de la solitude… Mais le Silence dont nous voulons parler ici est d’une toute autre nature. Nous voulons parler du Silence qui permet à sainte Thérèse d’Avila d’entrer dans le château intérieur, celui grâce auquel le Bouddha atteint l’illumination, le Silence qui envoûte Rumi dans son amour ardent pour Dieu, le Silence que George Fox nous lègue comme voie vers la Lumière. Nous parlons d’un Silence librement choisi et intérieur, un Silence habité, qui est plénitude et rencontre, qui peut se manifester par l’absence de mots, mais qui ne se réduit certainement pas à cela.

Fort de cette dimension spirituelle centrale, le Silence peut se décliner dans une grande multitude de nuances et significations différentes et affinées. Voici une courte liste non exhaustive de quelques citations, issues de traditions religieuses différentes, qui me semblent significatives.

Dans le judaïsme, qui est la religion de la parole par excellence, nous trouvons toutefois des textes qui nous parlent du Silence comme acte d’abandon à la volonté divine (« L’Éternel combattra pour vous ; et vous, gardez le silence. » Exode 14:14), mais également en tant que voie privilégiée de connaissance (« Il n’y a pas de parole, il n’y a pas de discours ; leur voix ne se fait pas entendre. C’est dans ce silence que le mystère supérieur est révélé. » Zohar I, 15a).

Une religion profondément ancrée dans la pratique du Silence comme voie privilégiée pour accéder au divin est l’hindouisme, notamment dans le courant védantique (En parlant de Brahman, le principe absolu : « Il est différent du connu, il est aussi au-dessus de l’inconnu » Ke. Up. I, 4 ; « D’où toute parole, avec l'esprit, se détourne sans pouvoir l’atteindre » Taitt. Up. II, 9).

Le bouddhisme est peut-être une des traditions les plus communément associées à la pratique méditative silencieuse. En effet ici le Silence est conçu comme un moyen de purification mentale et d’accès à la tranquillité intérieure (« Plus vous pratiquez, plus vous réalisez que le silence intérieur est la paix la plus profonde. Vous apprenez à écouter, non pas les bruits du monde extérieur, mais la sagesse du silence en vous. » Ajahn Chah, Moine bouddhiste contemporain, XXe siècle). Mais il est également la voie vers la connaissance, puisque ce n’est pas par l’effort qu’on arrive à l’éveil, mais par l’abandon de nos fausses croyances, de nos illusions (« Ne cherchez pas la vérité, abandonnez seulement vos opinions. L'esprit tranquille est comme l'eau calme, reflétant les choses telles qu'elles sont. Le silence est le miroir de votre esprit. » Dogen Zenji, Moine bouddhiste zen du XIIIe siècle).

Dans l’islam, le Silence est conçu comme moyen d’introspection, de purification et d’accès à la connaissance divine. Selon Abd al-Qadir al-Jilani (XIIe siècle) « Le silence est une porte à travers laquel-le on entre dans la présence divine ». Ou encore : « Le silence est la langue de Dieu, tout le reste est une mauvaise traduction » selon le père du soufisme Rumi (Jalal al-Din Rumi, XIII siècle).

En nous tournant vers le christianisme, nous retrouvons toutes les déclinaisons du sens du Silence déjà mises en évidence jusqu’ici. Parmi mes lectures, un extrait de « L’Imitation de Jésus-Christ » résume à merveille les mille richesses et la joie cachées dans le Silence : « Heureuse l'âme qui entend le Seigneur lui parler intérieurement, et qui reçoit de sa bouche la parole de consolation ! Heureuses les oreilles toujours attentives à recueillir ce souffle divin, et sourdes au bruit du monde ! Heureuses, encore une fois, les oreilles qui écoutent non la voix qui retentit au-dehors, mais la vérité qui enseigne au-dedans ! Heureux les yeux qui, fermés aux choses extérieures, ne contemplent que les intérieurs ! Heureux ceux qui pénètrent les mystères que le cœur recèle, et qui, par des exercices de chaque jour, tâchent de se préparer de plus en plus à comprendre les secrets du Ciel ! Heureux ceux dont la joie est de s'occuper de Dieu et qui se dégagent de tous les embarras du siècle ! Considère ces choses, ô mon âme, et ferme la porte de tes sens, afin que tu puisses entendre ce que le Seigneur ton Dieu dit en toi. » (L'Imitation de Jésus-Christ, Livre troisième - De la vie intérieure, Chapitre 1. Des entretiens intérieurs de Jésus-Christ avec l'âme fidèle. XIV-XV siècle).

Au sein des courants religieux d’origine chrétienne, le quakerisme se distingue pour la place centrale qu’il attribue au Silence, fondement des cultes depuis les origines du mouvement. Une des raisons en est, selon les mots mêmes de George Fox (1658), l’essence du Silence comme voie de connaissance et de transformation : « Sois tranquille et apaisé dans ta tête et ton esprit par rapport à tes propres pensées, et alors tu sentiras le principe de Dieu qui te fait tourner ton esprit vers le Seigneur Dieu, ce qui te permettra de recevoir sa force et sa puissance, d'où vient la vie, pour apaiser toutes les tempêtes, contre les agitations et les orages. C'est ainsi que l'on se forge la patience, l'innocence, la sobriété, l'immobilité, le calme, la tranquillité, jusqu'à Dieu, avec sa puissance. » Mais, en remarquant comme toutes les traditions religieuses convergent sur le sujet du Silence, une autre raison pour sa centralité dans l’expérience quaker m’est apparue tout à coup claire : l’aspiration à être constructeur·ice·s de paix. En effet, si les mots peuvent nous séparer, le Silence rapproche les individus et les conduit ensemble vers l’Absolu. Le Silence est alors une condition préalable à la paix, notamment dans sa pratique collective (« Les mots doivent être purifiés dans un silence rédempteur s'ils doivent porter le message de la paix. Le droit à la parole est un appel au devoir d'écoute. La parole n'a pas de sens s'il n'y a pas d'esprits attentifs et de cœurs silencieux. Le silence est l'accueil de l'autre. La parole née du silence doit être accueillie dans le silence. » Pierre Lacout, 1969).

Et finalement, mon expérience personnelle m’enseigne que Silence et Amour sont deux noms différents de la même chose. Le Silence guérit nos blessures, nous remplit de joie et nous donne la force d’aller vers les autres dans un esprit de paix, parce que, quoi qu’il arrive, nous serons toujours guéri·e·s par cette source d’Amour inépuisable à l’intérieur de nous.parce que, quoi qu’il arrive, nous serons toujours guéri·e·s par cette source d’Amour inépuisable à l’intérieur de nous.
– L.R. Antonucci

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